Après m’être intéressée à l’évolution historique du light novel en France, je continue sur ma lancée en vous proposant une seconde partie dédiée aux statistiques du secteur. Comme expliqué dans mon précédent article, il existe aujourd’hui très peu de littérature scientifique ou d’articles dédiés à l’univers du light novel. De fait, je n’ai trouvé quasiment aucune donnée statistique permettant de mieux comprendre à quoi correspond le marché du light novel. L’année dernière, à l’occasion de l’évènement « Light Novel Supremacy », l’éditeur Mahô a publié une infographie permettant de connaître le type de lectorat lisant du light novel[1]. Il s’agit à ce jour de la seule étude statistique liée à ce médium. Il me semblait donc pertinent de tenter de cerner un peu mieux le secteur à l’aide de quelques données que j’ai pu construire grâce à la base de données GFK. Si l’on parle d’un marché de niche, à quelle réalité statistique cela peut-il bien correspondre ? Tentons de découvrir cela ensemble.

Méthodologie et définition des termes

Comme dit précédemment, j’ai construit mes chiffres du secteur via l’accès au service GFK. J’ai répertorié tous les chiffres de ventes de tous les lights novel sortis entre 1999 et 2024. N’ayant pas le droit de divulguer ces chiffres, je n’aurai d’autre choix que de rester assez vague et de proposer une approche plus globale. Si j’ai pu dresser cette liste de 435 parutions réparties sur 150 séries, c’est en partie grâce à la base de données de Nautiljon et Manganews ainsi qu’aux articles du site Light Novel France.

Marché du light novel et production : le poids des one shot

En plus de 25 ans, j’ai comptabilisé 435 light novel répartis sur près de 150 séries. Si on retrouve en majorité des séries de plus de deux tomes, on comptabilise tout de même près de 40% de one shot. Sur les 60% restants, plus de 10% des séries ont été abandonnées, le reste se partageant assez équitablement entre séries terminées et en cours. À ce jour, une quarantaine de séries sont en cours de publication en France.

Graphique montrant l'état des séries de light novel publiées enntre 1999 et 2024

Il est ici intéressant de constater le poids non négligeable des one shot dans la production de light novel. En proposant des séries courtes au public, les éditeurs parviennent à minimiser les risques économiques encourus, plus importants encore dans un marché de niche comme celui du light novel. Cette stratégie est à la fois utilisée par les gros éditeurs (notamment Delcourt-Tonkam et sa collection Moonlight) que les plus petits (Akata, Fairy’s Hope…). Ainsi, sur les sorties de light novel de ces cinq dernières années, 16% de la production sont des one shot. En comparaison, en 2024, 6% de la production de medium manga étaient des one shot[2].  

Graphique montrant la part de one shot dans la production annuelle de light novel

Autre élément intéressant à constater, les light novel publiés en France sont en majorité (63%) des adaptations d’œuvres publiées dans un autre medium (manga, film…). Finalement, seuls 36% des light novel publiés en France sont des œuvres originales. Ce phénomène s’explique en partie par la publication des adaptations en roman des licences à succès (One Piece, Naruto, My Hero Academia…). Les light novel publiés sont donc pour la plupart déjà connus du public grâce à une adaptation animée ou bien une adaptation manga. Seule 20% de la production se veut plus risquée en proposant aux lecteurs des œuvres inconnues en France.

Graphique montrant les types d'adaptation de séries de light novel dans un autre médium

Ventes et chiffre d’affaires : une vague d’intérêt dans les années 2020

Entre 1999 et 2024, moins de deux millions d’exemplaires de light novel se sont écoulés en France. Cela représente un chiffre d’affaires de plus de vingt millions d’euros (les prix des light novel sont plus élevés que les mangas). Cependant, les ventes annuelles n’ont à ce jour jamais dépassé les 300 000 exemplaires. On remarque également que l’évolution des ventes oscille entre baisse et augmentation chaque année depuis l’apparition d’Ofelbe en 2014, année qui marque le début d’un nouvel engouement après sept années de baisse.

Si le marché du light novel a débuté avec moins de 50 000 exemplaires vendus en 2007, il représente en 2024 plus de 200 000 exemplaires vendus. Le choix n’est évidemment plus le même qu’au début des années 2000. Nous sommes passés de moins de dix parutions au début des années 2000 à près d’une soixantaine en 2024, année de tous les records en termes de ventes (excepté 2022) et de parutions.  

Comme vous le montre ce graphique, l’évolution des publications de light novel en France s’est faite de manière assez irrégulière. On constate toutefois deux grands pics assez importants, l’un en 2016 grâce à la publication de trois nouvelles séries chez Ofelbe et l’autre en 2019, juste avant la crise de la covid-19 qui marque l’arrivée sur le marché du label Kuropop de Kurokawa.

Les acteurs du light novel : un marché dominé par les groupes ?

Sur le plan éditorial, 32 éditeurs ont tenté l’expérience du light novel en France depuis 1999. Aujourd’hui, seuls 23 continuent de publier de manière plus ou moins active du light novel. Plus de la moitié d’entre eux (15) sont également des éditeurs de medium manga, six sont des maisons d’édition généralistes et seulement deux sont entièrement spécialisés dans le light novel. Si la très grande majorité de ces éditeurs appartiennent à un groupe ou à un semi-groupe (seuls huit éditeurs sont indépendants), on constate que les éditeurs indépendants sont ceux publiant le plus de light novel aujourd’hui. Ainsi, en 2024, Mahô a publié dix light novel tandis que Bookmark et anciennement LaNovel ont sorti huit parutions de ce type.

Cependant, ce sont les éditeurs de groupe qui concentrent le plus de ventes de light novel. Si aucun light novel ne parvient à atteindre le chiffre de 100 000 exemplaires vendus, on constate que les plus gros succès sont les light novel de grandes licences à succès comme One Piece, Naruto ou encore My Hero Academia. Ainsi, la licence Naruto représente à elle seule un quart des ventes totales de light novel. Sur le top 10 des meilleures ventes des 435 parutions, seules deux ne font pas partie de ces grosses licences : Les Carnets de l’Apothicaire et Sword Art Online. Tout comme le manga et le marché du livre dans sa globalité, le light novel est également touché par le phénomène de concentration des ventes. En effet, le top 50 des meilleures ventes de light novel (représentant moins de 20 séries) parvient à excéder les 10 000 exemplaires vendus. Au total, cela ne représente que 10% de la production… Nous nous retrouvons donc avec 90% de l’ensemble des parutions ayant des ventes en dessous de 10 000 exemplaires vendus.

Graphique montrant la répartition des parutions de light novel par nombre d'exemplaires vendus

Conclusion : le light novel, un marché fragile en transformation

À travers cette série d’articles, j’ai tenté tant bien que mal de chiffrer le marché français du light novel. Ce dernier n’a évidemment rien à voir avec le Japon où le light novel est chiffré à plus de 250 millions de dollars[3]. Ce manque de popularité s’explique par des raisons historiques, culturelles ainsi que différentes stratégies éditoriales utilisées dans les années 2000 qui ont transformé le light novel en un simple roman jeunesse. Vingt ans plus tard, le marché se développe de plus en plus grâce à l’apparition de nouveaux acteurs proposant des licences populaires (Mahô, Bookmark, VEGA, Ofelbe…). On constate toutefois qu’une petite poignée des light novel parviennent à convaincre le public. Moins de 20 séries se vendent à plus de 10 000 exemplaires aujourd’hui. Le marché repose en très grande partie sur les licences populaires telles que Naruto, One Piece, Fairy Tail, déclinées au format roman. Ofelbe fait alors office d’exception puisque la série Sword Art Online est la seule à se placer dans le top 10 des meilleures ventes. Si le light novel ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan comparé au poids du marché du medium manga, cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’a pas de potentiel. Grâce à Ofelbe, le médium est à présent mieux connu du public qu’il y a vingt ans. Son travail de sensibilisation continue encore aujourd’hui et se transmet désormais à de nouveaux acteurs. Les ventes d’aujourd’hui sont quatre fois plus élevées qu’elles ne l’étaient il y a 20 ans. De nouvelles propositions éditoriales apparaissent et le format numérique publié par quelques rares acteurs du milieu permet également de mettre en avant le light novel (même si JNC Nina s’est retiré du jeu éditorial en devenant un simple diffuseur). Doucement, mais sûrement, le light novel commence à se forger une place sur nos étagères et celles de nos librairies.


[1] Cette étude réalisée auprès de 1 500 personnes définit le lecteur-type de light novel comme étant un homme (67%) entre 22 et 30 ans (47%).

[2] Il s’agit d’un élément de comparaison, mais gardons en tête que les deux marchés ne sont pas de la même taille. Il y a un fossé entre les 3 000 parutions annuelles de medium manga et les 50 de light novel.

[3] PAQUOT Valentin, 2016, « Les Light Novels : le roman de gare venu du Japon », Le Figaro, disponible sur :  https://www.lefigaro.fr/bd/2016/08/24/03014-20160824ARTFIG00033–les-light-novels-le-roman-de-gare-venu-du-japon.php

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