Pour cet article, j’ai décidé de m’intéresser au monde de l’édition indépendante. En effet, en préparant certains articles pour Manket, je me suis rendu compte de l’importance que je portais à la séparation entre éditeurs indépendants et alternatifs. De fait, il me paraissait compliqué de continuer à écrire mes articles sans expliquer la distinction que je fais entre ces deux types d’édition. Cet article sera donc entièrement dédié à l’explication de ces termes.
Méthodologie et définition des termes
Je vous rappelle ici l’origine des termes « medium manga » que vous trouverez à de nombreuses reprises dans cet article. Je désigne à travers cette expression l’ensemble de la production de mangas sans distinction géographique. J’englobe donc à la fois les manhuas, manhwas, mangas, global mangas et la création française.
Éditeurs indépendants : entre définition théorique et pratique
Globalement, on distingue deux grandes catégories d’éditeurs : ceux appartenant à des groupes éditoriaux et ceux ayant leur propre indépendance. En fonction de ce statut, les moyens humains et financiers seront différents. En France, on comptabilise près de 10 000 maisons d’édition[1] dont 4 000 seraient indépendantes. Si je reprends l’étude de 2023 réalisée par la Fédération des éditions indépendantes (FEDEI), on distingue quatre éléments constitutifs d’une maison d’édition indépendante :
- Publier à compte d’éditeur[2].
- Ne pas avoir de « contrôle, direct ou indirect, ni de l’Etat, ni d’une collectivité territoriale ou d’un établissement public ».
- Ne pas être lié à un groupe d’édition ou à un groupe financier.
- Ne pas dépasser un chiffre d’affaires annuel de dix millions d’euros.
Il s’agit ici d’une tentative de définition du monde de l’édition indépendante. Dans les faits, pour chaque étude que vous trouverez sur le sujet, la définition ne sera pas la même. Certains s’arrêtent à l’indépendance économique et juridique, quand d’autres, à l’instar de la FEDEI, iront plus loin en définissant un chiffre d’affaires ou même un nombre de publications annuelles à ne pas dépasser. À la définition théorique de l’édition indépendante s’oppose alors celle plus pratique qui prend également en compte la vision et la ligne éditoriale de la société.
Tentons de donner un exemple concret afin que vous compreniez bien l’importance de cette distinction. Si l’on considère un éditeur comme étant indépendant par son statut économique et juridique, alors Glénat, qui n’appartient à aucun groupe en est un. Si au contraire on définit des critères plus limités, comme le fait la FEDEI en prenant en compte le chiffre d’affaires, alors Glénat n’en fait plus partie. En soi, que l’on considère Glénat comme étant indépendant ou non, cela n’est pas d’une grande importance. Cependant, au moment où l’on commence à analyser des différences éditoriales entre éditeurs indépendants et de groupe, comme je le fais, la prise en compte en amont de ces critères est primordiale. Dans les prochains articles que je souhaite publier sur Manket, je parlerai assez souvent des éditeurs indépendants. Pour des raisons de clarté, j’utiliserai la simple définition théorique présentée plus haut. Ainsi, un éditeur est indépendant s’il ne possède aucun lien financier ou juridique avec une autre structure. À partir de là, je fais la distinction entre les éditeurs indépendants et alternatifs.
Éditeurs alternatifs : une vision « alternative » de l’édition
Si vous êtes familier avec l’univers de la bande dessinée, vous avez peut-être déjà entendu parler de ce que l’on appelle la « bande dessinée alternative ». Sans rentrer dans les détails (d’autres chercheur.euses sont plus à même de parler de ce sujet que moi), la BD alternative est un mouvement arrivé en France dans les années 90 sous l’influence américaine. Elle a permis de voir émerger de nombreux éditeurs à l’instar de l’Association ou de Cornélius. Ces éditeurs, indépendants économiquement, ont également une vision de l’édition à l’opposée de celle des grands groupes. C’est ce qui fait la différence entre une maison d’édition indépendante et alternative. Pour vous donner une idée plus concrète, je vous mets un extrait de l’ouvrage Un objet culturel non identifié de Thierry Groensteen :
« Plutôt que de parler de petits éditeurs ou d’éditeurs indépendants, je préfère et préconise l’expression d’éditeurs alternatifs. Une maison d’édition petite et indépendante peut n’avoir de cesse de copier les pratiques des grosses pour essayer de gagner des parts de marché. Un éditeur alternatif est un éditeur qui s’inscrit dans un processus de résistance aux méthodes, principes et objectifs qui gouvernent l’industrie de la bande dessinée. »
En plus d’être indépendant, un éditeur alternatif se caractérise ainsi par sa volonté de proposer une autre façon d’éditer des livres. En 2014, certaines maisons d’édition se sont regroupées sous le sigle du Syndicat des Éditeurs Alternatifs (SEA). Toutes ces structures respectent une charte définissant plusieurs critères :
- « Ne pas publier plus de 40 titres par an.
- Appliquer un taux minimum de 10% de droits d’auteur.
- Payer systématiquement aux auteurs et autrices une avance dont le montant correspondra au minimum aux droits calculés sur 50% du premier tirage de nos publications, pour tout livre imprimé à plus de 1000 exemplaires. »[3]
Si la plupart des éditeurs membre du SEA publient de la BD franco-belge ou du roman graphique, on retrouve également quelques maisons d’édition éditant du medium manga à l’instar de Cornélius, Atrabile ou Misma[4]. Cependant, même sans faire partie de ce syndicat, il existe selon moi d’autres maisons d’édition de medium manga s’encrant dans cette vision d’éditeur alternatif. Pour les définir, je me suis basée sur certains critères du SEA auxquels j’ai ajouté d’autres caractéristiques qui définissent selon moi l’essence même de l’édition alternative :
- Ne pas publier plus de 40 titres par an.
- Ne pas être une filiale/label/marque et ne dépendre en aucune manière d’une autre structure qui ne respecte pas les critères.
- Présenter une vision éditoriale se voulant explicitement à l’encontre de pratiques industrielles (engagement écologique, politique…)
ET/OU
- Présenter un catalogue se voulant « underground » et unique sans volonté industrielle
Ainsi, si l’on prend en compte l’ensemble de ces critères, sur les 70 éditeurs francophones de medium manga toujours en activité à ce jour, 13 sont alternatifs, 21 sont indépendants et 36 appartiennent à des groupes éditoriaux ou financiers. Pour celles et ceux souhaitant connaître la liste complète, je vous mets le document Excel :
Conclusion : différentes visions pour différents éditeurs
À travers cet article, j’ai tenté de vous définir ce que je considère personnellement comme relevant de l’édition indépendante ou alternative. Cette catégorisation n’engage que moi et sera au fondement des futurs articles publiés sur Manket. Il est possible que, vous qui lisez ces lignes, ne soyez pas d’accord avec cette même vision. Comme précisé en première partie, chacun possède son propre point de vue sur ce qui définit ou non l’édition indépendante. Le débat, bien que sans fin, invite à la réflexion.
Bibliographie
ActuaLitté, 2023, « Assises nationales de l’édition indépendante : se définir et agir », disponible sur : https://actualitte.com/dossier/302/assises-nationales-de-l-edition-independante-se-definir-et-agir (consulté le 07 juillet 2025).
GARY Nicolas, 2023, « Etude : Panorama de l’édition indépendante en France en 2023 », ActuaLitté, disponible sur : https://actualitte.com/article/109948/economie/etude-panorama-de-l-edition-independante-en-france-en-2023 (consulté le 07 juillet 2025).
GROENSTEEN Thierry, 2006, Un objet culturel non identifié, Paris, Éditions de l’An 2.
[1] Il s’agit d’une estimation réalisée par le SNE.
[2] Quand un éditeur publie à compte d’éditeur, il avance les fonds nécessaires pour la publication de l’ouvrage. Pour une publication à compte d’auteur, ce dernier contribue à une partie des frais.
[3] Vous trouverez la liste complète des critères sur le site internet du syndicat.
[4] Jusqu’à récemment, le Lézard noir faisait lui aussi partie de ce syndicat






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