Ça y est nous y sommes, l’année 2025 a commencé et avec elle, les nouveaux départs et les bonnes résolutions. Le projet de Manket trône dans ma tête depuis un certain temps et la nouvelle année est un prétexte idéal pour enfin lancer de manière officielle le site. Bienvenue donc sur Manket, mon site internet dédié aux statistiques du marché du medium manga, du webtoon et du light novel. Vous y trouverez différents articles analysant certains aspects du monde de la bande dessinée. Commençons donc sans plus tarder en inaugurant ce tout premier article de Manket dédié à l’année 2024 !
Pendant longtemps, pour analyser annuellement le marché de la bande dessinée, nous avons bénéficié des rapports de l’ACBD réalisés par Gilles Ratier (dont le dernier date de 2016). À partir de 2010, Paul Ozouf, rédacteur en chef du site Le Journal du Japon, s’est également lancé dans cette aventure statistique à travers une analyse du marché français et japonais. Cependant, depuis la crise de la Covid-19, Le Journal du Japon a arrêté de publier ses études chiffrées du marché français. Xavier Guilbert reste ainsi le seul à proposer occasionnellement des bilans du marché francophone de la BD (que vous retrouverez sur le site Du9).
À la suite de la réalisation de mon mémoire de fin d’étude, je me suis rendu compte à quel point certaines données pouvaient manquer, surtout dans un contexte de mutation du marché du medium manga. N’arrivant pas à mettre la main sur les chiffres qui m’intéressaient pour mon mémoire, j’ai donc décidé de mettre la main à la pâte en reconstituant certaines données pouvant s’avérer utile quand on s’intéresse à l’évolution du marché du medium manga en France. Petite précision cependant, cet article ne vous proposera pas une analyse des chiffres de ventes de l’année 2024. D’abord, parce qu’à l’heure où j’écris ces lignes, l’institut GFK n’a pas encore publié son étude annuelle. Ensuite, parce que la plupart de mes données ne sont pas liées aux ventes françaises, mais au monde de l’édition francophone. Mon but n’est en effet pas de rabâcher ce que certain.e.s ont déjà eu l’opportunité de dire dans de nombreux articles et études, mais au contraire d’essayer de rajouter une pierre à l’édifice. Si mon humble contribution peut faciliter l’analyse des transformations du marché du medium manga, alors mon objectif aura été atteint.
Méthodologie et définition des termes
Avant toute chose, je trouvais primordiale de revenir sur la méthode de construction de mes chiffres. Ces derniers sont issus de la comparaison des deux bases de données des sites Nautiljon et Manganews. Je les ai triés puis catégorisés afin d’avoir des données ayant une utilité statistique. Gardez également à l’esprit que cet article ne s’attardera que sur la production éditoriale de medium manga. Je laisserai de côté le cas des webtoon papier. Enfin pour terminer, vous remarquerez peut-être que j’utilise assez fréquemment l’expression « medium manga ». Par ces termes, j’englobe toute la production de mangas, à savoir les manhuas, manhwas (hors webtoon), mangas et les global mangas. En effet, il me paraissait un peu limitant d’utiliser le terme manga pour parler d’un ensemble de bandes dessinées possédant différentes réalités éditoriales. J’utiliserai donc le seul mot manga pour parler uniquement de la production japonaise. Ces précisions effectuées, il est temps à présent de rentrer dans le vif du sujet.
Un marché de plus en plus prisé par les éditeurs de tous les horizons
En 2024, 73 éditeurs ont publié du medium manga, soit 2,5 fois plus qu’en 2005 où Gilles Ratier comptabilisait 25 maisons d’édition dans son rapport. Bien sûr, certaines maisons d’édition ont une production et un poids éditorial beaucoup plus important que d’autres. En 2021, Glénat, Kana, Pika, Ki-oon, Kurokawa comptabilisaient à elles-seules 75 % des parts de marché du segment medium manga avec respectivement 22 %, 15 %, 15 %, 13 %, 10 % (en 20161) de parts. Pour vous donner un élément de comparaison, en 2007, nous étions à 80 % du marché du manga détenu par quatre éditeurs : Kana (33 %), Glénat (25 %), Delcourt-Tonkam-Akata (11 %) et Pika (10 %). Évidemment, le contexte du marché était alors différent de celui post-Covid-19. On constate cependant la persistance du phénomène de concentration éditoriale autour des grandes maisons d’édition du marché.
Parmi ces 73 éditeurs, certains n’ont publié qu’un seul medium manga en 2024. C’est le cas par exemple pour Flammarion qui n’apparait dans cette liste que pour son adaptation en medium manga du roman de Paulo Coelho, L’Alchimiste. Il en va de même pour la petite maison d’édition Evalou et son livre Vegan- Changer le monde. Au total, 23 structures sont dans ce cas de figure. Il est donc probable qu’une partie d’entre elles ne publieront pas de medium manga en 2025. À noter également que trois maisons d’édition font actuellement l’objet de procédure judiciaire questionnant ainsi leur avenir dans le monde éditorial : Noeve Grafx, Silenium Créations et Des Bulles dans l’Océan. Si l’on enlève toutes ces structures, nous nous retrouvons donc avec 47 éditeurs ayant publié plus d’un medium manga en 2024. Toutes ces maisons d’édition sans exception sont présentes sur le marché de l’édition de medium manga depuis plusieurs années. On peut donc les considérer comme les véritables acteurs du marché de l’édition de ce domaine.
La production éditoriale de 2024
En termes de production éditoriale, j’ai comptabilisé 3 083 sorties de medium manga en 2024 en comprenant les éditions spéciales2 soit 2 890 en les enlevant. Globalement les chiffres de sorties sont toujours différents d’un site à l’autre. L’institut GFK et Gilles Ratier n’ont ainsi pas les mêmes parutions d’année en année. Une différence qui s’explique dans un premier temps par la méthodologie utilisée. Gilles Ratier se base ainsi sur les informations fournies par les éditeurs de BD, complétées par des listings des différentes librairies de BD et par la base de données d’Electre. Si je n’ai pas réussi à trouver la méthode de GFK, il est probable que l’institut procède de la même manière que pour les chiffres de ventes, c’est-à-dire en se basant sur un panel de plus de 4 000 librairies françaises. Reste néanmoins que les sorties de medium manga de GFK sont plus élevées que celles de Gilles Ratier comme vous le montre ce graphique ci-dessous3 :

Si j’ajoute mes propres données issues des sites Nautiljon et Manganews, on retrouve des sorties encore plus nombreuses :

Ce phénomène s’explique, selon moi, par la prise en compte des coffrets et éditions collectors, mais également des sorties webtoon en format papier pour ces trois années4. En mettant de côté les éditions spéciales, je me retrouve avec des chiffres semblables à ceux de Gilles Ratier. Je pars donc du principe que GFK prend en compte les chiffres de sorties avec les éditions spéciales quand Gilles Ratier les laisse de côté. Je suppose également que dans les deux cas, les sorties papier de webtoon sont inclues (élément que je mets de côté dans ma propre analyse). Cette constatation effectuée, cela me permets de vous montrer l’évolution des sorties de medium manga dans le temps :

La courbe bleue vous présente ainsi les chiffres de Gilles Ratier complétés par mes propres données de 2023 et 2024, quand la courbe jaune représente les chiffres de GFK également enrichies par mes soins (les sorties papier de webtoon sont comprises dans les deux cas). On voit ici très clairement une croissance importante sur trois années : 2005, 2021 et 2023 (année où l’on passe pour la première fois à plus de 3 000 sorties de medium manga). Ces deux dernières années correspondent au succès du manga depuis la crise de la Covid-19, tandis que 2005 délimite l’année de la « mangalisation » selon Gilles Ratier5. Le nombre de sorties de medium manga de 2024 est 13 fois plus important que celui de l’année 2000 et passe de 227 sorties à plus de 3 000.
On remarque que Pika est l’éditeur possédant la plus grosse production éditoriale, en passant de 242 sorties en 2022, à 275 en 2023 et 311 en 2024 (webtoon compris mais hors éditions spéciales). Il en va de même pour Meian qui passe de 184 sorties en 2022, à 239 en 2023 et 271 en 2024 :

Comme le souligne ce graphique, la baisse de la production éditoriale n’est constatée qu’à partir du troisième éditeur ayant publié le plus de medium manga en 2024. Ainsi, Kana et Boy’s Love/Hana éditions passent respectivement de 205 et 141 sorties en 2023 à 200 et 129 en 2024. Si vous souhaitez accéder à tous les chiffres de production par éditeur, je vous mets en lien le fichier Excel :
Les caractéristiques des sorties de 2024 : nouveautés, one shot et rééditions
Si l’on entre à présent dans le détail des sorties de 2024, j’ai listé au total 55 rééditions et 193 one shot tous éditeurs confondus. Les one shot sont pour la plupart tirés par le haut par la maison d’édition Boy’s love/Hana (qui possède par ailleurs le nombre le plus important de séries de medium manga en 2024 devant Pika). En effet, l’année passée, la société a publié pas moins de 55 one shot du fait d’un catalogue axé sur le boy’s love. Du côté des rééditions, l’éditeur Kana sort du lot avec un total de dix sorties (qui sont pour la plupart d’anciens titres de leur catalogue) suivi de Pika et de Panini. Cette tendance aux rééditions reste donc majoritairement un phénomène lié aux grandes maisons d’édition.
Une des statistiques que je trouve également intéressante réside dans le nombre de nouveautés et de séries terminées. En 2024, j’ai comptabilisé au total 381 nouveautés pour 209 séries terminées. Dans le monde du livre, on parle souvent du problème de surproduction éditoriale par lequel il devient de plus en plus compliqué de donner de la visibilité aux nouvelles sorties. On comprend qu’il soit en effet compliqué de mettre en avant plus de 300 nouveautés en une année. D’autant que certains lecteurs auront tendance à commencer une nouvelle série en fonction de celles qu’ils continuent de suivre (surtout dans un contexte d’inflation). Sur l’année qui vient de s’écouler, j’ai comptabilisé près de 1 368 séries de medium manga. Le lecteur est alors obligé de faire des choix. Avec l’année 2024, on constate une tendance à la baisse des nouveautés de 30 %. Reste à savoir si cette baisse continuera en 2025 ou s’il s’agit d’un simple phénomène passager.
Vers d’autres horizons : les marchés du manhua, du manhwa et du global manga
En élargissant le marché du manga à celui du manhua, du manhwa et du global manga, on remarque également une certaine tendance à la baisse de production. En 2024, j’ai comptabilisé 74 global mangas (contre 95 en 2023), 26 manhuas (contre 27) et 13 manhwas hors webtoon (contre 15). Plus que le manhua, c’est surtout le global manga et la création française qui se trouvent touchés par cette baisse, comme vous le montre ce graphique :

Les sorties de global mangas ont toujours eu tendance a évolué depuis 2007. On remarque cependant un pic d’intérêt éditorial à partir de 2018 et 2022, marquant l’arrivée de collections spécialisées dans la création française comme KuroTsume chez Kurokawa (même si son succès n’est pas au rendez-vous) puis d’éditeurs spécialisés dans ce domaine à l’instar de Nouvelle Hydre créée en 2023. Même si 2024 montre une baisse un peu plus importante, les sorties de global mangas restent plus hautes qu’à la période pré-Covid-19. D’ailleurs, le nombre de nouveautés de global mangas est plus conséquent en 2024 qu’en 2023 (27 contre 24).
Pour le manhua et le manhwa, nous ne sommes pas sur des chiffres du même niveau. À dire vrai, si l’on regarde l’évolution des sorties en 17 ans, les deux marchés se sont littéralement écroulés6:

En 2007, nous partions sur un nombre de sorties assez haut que ce soit pour le manhua (60) ou le manhwa (151). Si les manhwas ont commencé en étant plus nombreux sur le marché que le manhua, le phénomène est aujourd’hui inversé. On doit ce phénomène à un regain d’intérêt de certains éditeurs pour la production taïwanaise (Mahô, Nazca,…) et la poursuite d’activité de l’éditeur Asian District (anciennement Kotoji Editions) spécialisé dans le manhua7. De fait, 17 nouveautés manhuas sont sorties en 2024 contre 13 en 2023. Pour le manhwa, depuis la cessation d’activité des éditeurs Booken et Samji, plus aucune structure ne s’est spécialisée dans ce domaine. Pour vous donner un élément de comparaison, il y a actuellement plus de mangas catégorisés kodomo sur le marché que de manhwas :

En nombre de parutions, le kodomo manga atteint les 22 sorties contre 13 pour le manhwa. Celui-ci ne dépasse pas 1 % de l’ensemble de la production éditoriale. Vous constaterez également que le seinen est la classification éditoriale la plus présente en 20248 (37 %) suivi de près par le shônen (35 %) et par le shôjo/josei (16 %). Il s’agit également de la catégorie éditoriale la plus importante dans les nouveautés de 20249. Petite précision cependant, ce graphique vous montre les sorties de 2024 sans les éditions spéciales. En les prenant en compte, les choses diffèrent quelque peu et le shônen devient la classification éditoriale la plus importante en 2024 avec 37 % des sorties (1 098 parutions) contre 36 % pour le seinen (1 080 parutions). Plus de la moitié des éditions spéciales sorties en 2024 sont catégorisées comme du shônen (110/193). Un phénomène qui n’a rien d’étonnant quand on sait que le shônen est la classification éditoriale la plus vendue en France. Les éditeurs ne font que profiter de cette manne économique en proposant des éditions collectors à foison.
Conclusion
À travers cet article, j’ai tenté de vous proposer un portrait de la production éditoriale de 2024 selon différents angles. Globalement, plusieurs éléments semblent se dégager de cette analyse. Tout d’abord, les éditions spéciales sont de plus en plus présentes sur le marché. Avec près de 200 éditions de ce type, les maisons d’édition semblent profiter au maximum des capacités financières de leurs séries shônen à succès. Cependant, avec près de 1 300 séries de medium manga, il devient de plus en plus compliqué de laisser sa chance à de nouveaux titres. Si des éditeurs comme Delcourt-Tonkam et Kana tentent de freiner le rythme, Pika et Meian semblent au contraire en profiter pour doubler la cadence en proposant toujours de nouveaux tomes et de nouvelles éditions spéciales. D’autres maisons d’éditions tentent alors de se faire une place sur ce marché encombré en se spécialisant dans la création française. De fait, les sorties de global mangas, bien qu’en baisse, restent tout de même plus importantes qu’à la fin des années 2010. Reste à savoir si le public sera présent pour les années à venir. D’autant que le manhua commence lui aussi à se populariser du côté des éditeurs qui y voient un moyen d’échapper à la concurrence et aux règles cadrées des ayants-droit japonais. N’oublions pas également l’arrivée du webtoon début 2020 qui ouvre le marché à la bande dessinée coréenne. Je reviendrai dessus plus en détails lors de mon prochain article.
- Je n’ai pas pu retrouver les chiffres de 2021 pour Kurokawa. Pour les autres, les chiffres sont disponibles sur la fiche de chaque éditeur sur Manganews sans que la source ne soit précisée. Cependant, les chiffres concordent avec ceux de l’article de Paul Ozouf de 2015. ↩︎
- Par édition spéciales, j’englobe les coffrets, éditions limitées/collectors ainsi que les packs ou éditions découvertes. ↩︎
- Les données de Gilles Ratier pour les années d’après 2016 ont été dévoilées lors d’un colloque à Angoulême. ↩︎
- Je ne fais ici que des suppositions. Si d’aventure vous êtes au courant des méthodes mises en place par GFK pour comptabiliser les sorties, n’hésitez pas à me le faire savoir. ↩︎
- En 2005, le medium manga représente plus de 40 % des bandes dessinées éditées en France. ↩︎
- L’analyse est à prendre avec des pincettes. Je tiens mes chiffres uniquement de la base de données Nautiljon qui ne regroupe pas toutes les sorties. ↩︎
- Si l’analyse du marché du manhua vous intéresse, n’hésitez pas à jeter un œil à la chaîne YouTube de l’éditeur. ↩︎
- Je précise qu’il s’agit là des classifications éditoriales déclarées par les éditeurs français. Il arrive qu’un manga ne soit pas classé de la même façon en France qu’au Japon. ↩︎
- Dans l’ordre, on retrouve le seinen avec 176 nouveautés puis le yaoi/yuri avec 103 nouveautés et le shônen à 93 nouveautés. ↩︎
Bibliographie
- OZOUF Paul, 2016, « [Bilan Manga 2015] Editeurs de premier plan : un marché compétitif !», Journal du Japon, disponible sur : https://www.journaldujapon.com/2016/02/25/bilan-manga-2015-editeurs-de-premier-plan-un-marche-competitif/ (consulté le 8 janvier 2024).
- RATIER Gilles, 2000-2016, « Rapports de l’ACBD », disponible sur : https://www.acbd.fr/category/rapports/ (consulté le 8 janvier 2024).
- RATIER Gilles, 2023, « Le développement des publications d’albums de BD », Les modèles économiques de la bande dessinée, tenu à Angoulême du 15 au 17 novembre 2023, colloque de recherche du réseau 3RBD.






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