Depuis le début de l’année, vous avez pu découvrir sur Manket des bilans consacrés aux marchés du manga et du webtoon. Ce mois-ci, j’ai choisi de me pencher sur celui du light novel. J’ai déjà eu l’occasion d’analyser les ventes de light novels à travers une série de deux articles. Cette fois, je m’intéresserai plus spécifiquement à la période 2019-2025 correspondant à l’avant et l’après Covid-19. L’objectif est de déterminer si la crise sanitaire a eu un quelconque effet sur le marché du light novel.

Méthodologie et définition des termes  

Comme dans chacun de mes articles, il est important de revenir sur la méthode utilisée pour établir ces chiffres. Chaque mois, j’effectue une veille sur les sites Nautiljon et Manganews afin de recenser les sorties. Une fois compilées, ces données me permettent de construire une analyse globale de la production éditoriale. Il convient toutefois de garder à l’esprit qu’une marge d’erreur existe toujours dans ce type d’étude. Les bases de données de Nautiljon et Manganews présentent certaines limites qu’il est nécessaire de prendre en compte à la lecture de cet article.

Une clarification s’impose également concernant les termes employés. Lorsque j’utilise l’expression « medium manga », j’inclus l’ensemble des productions, quelle que soit leur origine géographique (manhua, manhwa, global manga, etc.).

Quant aux light novels, il est toujours compliqué de savoir ce que l’on englobe derrière ce terme. Pour ma part, je regroupe à la fois les parutions de romans illustrés d’origine asiatique (Japon, Chine, Corée…) et la création française de light novel[1]. J’intègre également les romans dérivés de licences de manga telles que One Piece, Demon Slayer ou Naruto.

La production éditoriale : des sorties de plus en plus nombreuses

Pour savoir si le marché du light novel a bénéficié d’un quelconque « effet Covid-19 », il faut observer trois indicateurs essentiels : le nombre de parutions, le chiffre d’affaires du secteur et le nombre de volumes vendus.

Concernant la production éditoriale, les sorties de light novels ne font qu’augmenter depuis 2015[2] avec un pic particulièrement marqué en 2019, où le nombre de parutions frôle le double de celui de 2018.

Cette hausse s’explique notamment par le développement des collections Young Novel chez Akata et Kuropop chez Kurokawa, toutes deux lancées en 2018. Akata passe ainsi de 3 parutions en 2018 à 9 en 2019, tandis que Kurokawa progresse de 2 à 5 titres. De son côté, la collection Pika Roman, créée en 2016, connaît également une forte accélération en passant de 3 à 9 parutions sur la même période. Au total, j’ai recensé 22 nouveautés publiées en 2019, contre seulement 10 en 2018. L’année 2019 constitue donc un excellent cru pour la production éditoriale de light novel en France. Toutefois, en 2020, le marché retombe sous la barre des 40 parutions. La crise sanitaire contraint alors les éditeurs à repousser plusieurs sorties afin d’éviter des chiffres de ventes désastreux. On remarquait un phénomène similaire du côté du manga, avec un recul du nombre de publications en 2020 par rapport à 2019[3]. Il faut ensuite attendre 2021 pour voir la dynamique repartir à la hausse, jusqu’à atteindre 67 sorties en 2025.

Les ventes de light novels : un effet similaire au marché du medium manga ?

Concernant le chiffre d’affaires (CA) du secteur, j’ai déjà eu l’opportunité d’analyser les ventes dans un précédent article. Je ne vais donc pas y revenir[4]. Ce qui m’intéresse ici c’est l’évolution des ventes depuis 2019.

Données GFK
Données GFK

Comme vous pouvez le constater, on remarque bel et bien une évolution du CA en 2021 et 2022 avant de revenir à la base en 2023 et d’augmenter à nouveau en 2024. Le pic le plus important est atteint en 2022, avec plus de 250 000 exemplaires vendus, représentant un chiffre d’affaires d’un peu moins de 3 millions d’euros. Il convient toutefois de nuancer cette évolution : sur ces deux années, le nombre de livres pris en compte dans le calcul a également augmenté[5].  

Pour rappel, voici à quoi ressemble l’évolution des ventes et du CA du marché du medium manga sur cette même période :

Données GFK
Données GFK

On retrouve donc exactement la même configuration, avec des pics de ventes en 2021 et 2022, suivis d’un recul dès 2023.

La principale différence avec le médium manga réside dans la forte hausse observée en 2024, avec un chiffre d’affaires dépassant les 3,6 millions d’euros pour environ 230 000 exemplaires vendus. Cette progression s’explique, selon moi, en partie par une augmentation des prix par rapport à 2023. Certains éditeurs ont effectivement revu leurs tarifs à la hausse en raison de la crise du papier, mais, dans le cas du light novel, ce qui marque surtout est l’apparition d’ouvrages bénéficiant d’une fabrication soignée ou d’éditions collector, justifiant des prix parfois très élevés. C’est notamment le cas de Bookmark, qui a lancé ses premières parutions de light novels en 2022 à des prix allant de 21,99 € à 29,99 € pour les éditions collector. On dénombre ainsi huit sorties de ce type en 2024, contre seulement deux les années précédentes.

Finalement, peu d’éditeurs proposent encore des light novels dans un format et un tarif proches du tankôbon de manga. Les romans One Piece publiés chez Glénat figurent actuellement parmi les moins chers du marché, affichés au même prix que le manga, soit 7,20 €, probablement afin de maintenir une continuité entre l’œuvre originale et son adaptation littéraire. Kana a fait un choix différent : les romans Naruto sont vendus légèrement plus cher que le manga, à 9,25 €. Ces adaptations rencontrent d’ailleurs un succès bien supérieur à celui des romans One Piece chez Glénat, puisque les cinq meilleures ventes cumulées de light novels depuis 2007 sont toutes des romans Naruto. Hormis quelques éditeurs parvenant encore à proposer des light novels à moins de 10 €, le prix moyen du secteur se situe désormais autour de 16 €.

Si le chiffre d’affaires de 2024 est nettement plus élevé en raison de cette hausse des prix, on constate néanmoins que le nombre d’exemplaires vendus est inférieur à celui de 2022, alors même que le nombre de parutions prises en compte est plus important (351 en 2024 contre 257 en 2022). Ce paradoxe s’explique par une multiplication des ventes inférieures à 500 exemplaires par titre, bien plus fréquentes qu’en 2022. Au total, 80 % des ouvrages publiés en 2024 se situent sous ce seuil, contre 74 % en 2022. Le top 10 des meilleures ventes est également légèrement plus élevé en 2022 qu’en 2024, ce qui contribue à expliquer cet écart.

Le marché du light novel en 2025

En 2025, j’ai recensé 67 sorties de light novels, réparties sur 33 séries et 13 éditeurs. La production affiche une légère hausse par rapport à 2024 (+8 %) et une progression plus marquée depuis 2019 (+20 %). En revanche, le nombre de nouveautés est en baisse en 2025, passant de 27 lancements en 2024 à 13 en 2025. On observe également moins d’éditeurs actifs (13 contre 16 en 2024), notamment en raison de la disparition de LaNovel Éditions fin 2024, ce qui explique en partie ce recul des nouveautés. De nouveaux acteurs font toutefois leur entrée sur le marché, comme La Guilde Éditions. Il sera donc intéressant d’observer en 2026 l’évolution des chiffres du secteur. J’espère d’ici là pouvoir proposer une nouvelle analyse chiffrée en intégrant cette fois les données GfK de ces deux années.

Pour l’heure, comme on peut le constater, le marché du light novel demeure relativement instable. On observe un effet lié à la crise de la Covid-19 en 2021 et 2022, avec une hausse des sorties et des ventes, à l’image de ce qu’a connu le marché du manga. Cependant, cette dynamique ne concerne pas l’ensemble des titres : ce sont surtout les romans Naruto qui ont bénéficié de cette croissance. En 2021 et 2022, les deux light novels les plus vendus étaient Le roman de Jiraya et La véritable histoire d’Itachi, pourtant parus respectivement en 2015 et 2017.

Plus largement, les titres les plus performants proviennent majoritairement de licences fortes (One Piece, Naruto, Demon Slayer, etc.). Ainsi, plus qu’un simple effet post-Covid, c’est surtout un « effet Naruto » qui semble avoir porté le marché du light novel sur cette période. Depuis 2023, cette dynamique évolue avec la montée en puissance des Carnets de l’Apothicaire, dont les ventes du premier tome ont augmenté de 22 % en 2024 par rapport à son année de sortie en 2022. Les quatre premiers tomes de la série se classent tous dans le top 10 des ventes de 2024, laissant ainsi les romans Naruto hors de ce classement. Il est probable que ce phénomène se poursuive avec la diffusion de la suite de l’anime en 2026.


[1] Je parle ici des romans se définissant comme des light novels. Parmi les éditeurs publiant de la création française on retrouve, entre autres, Mahô et Akata.

[2] Je prends 2015 comme point de départ en raison des premières parutions de light novels chez Ofelbe Éditions qui ont permis de structurer le marché. Je vous invite à lire mon premier article sur le sujet si vous souhaitez en savoir plus.

[3] Gilles Ratier parle de 1684 sorties de medium manga en 2019 contre 1591 en 2020 tandis que GFK parle plutôt de 1853 sorties en 2019 contre 1846 en 2020. Dans les deux cas, on constate bel et bien une légère baisse en 2020.

[4] Je précise que je n’ai pas eu accès à la base de données GFK depuis 2024. Les données de 2025 sont donc manquantes.

[5] Le chiffre d’affaires du light novel se répartit sur 187 titres en 2020, 216 en 2021 et 257 en 2022. Ces données ne correspondent pas aux seules nouveautés publiées chaque année, mais à un volume global de ventes cumulé sur plusieurs années. Ainsi, un ouvrage paru en 2017 peut encore enregistrer des ventes en 2020. C’est notamment le cas des romans Naruto, publiés chez Kana au milieu des années 2010, dont les ventes se poursuivent encore en 2024.

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