Cette semaine dans Manket, j’ai choisi de revenir sur un sujet qui a fortement marqué le secteur de l’édition : les difficultés économiques rencontrées par le distributeur/diffuseur Makassar. Cette situation, qui fragilise plusieurs centaines de maisons d’édition indépendantes, rappelle à quel point la chaîne du livre repose sur un équilibre fragile. Lorsqu’un de ses maillons se brise, c’est l’ensemble des acteurs qui peuvent en subir les conséquences.
Pour mieux comprendre les enjeux liés à cette situation, j’ai voulu réaliser un état des lieux des distributeurs et diffuseurs des éditeurs de medium manga en France.
Distribution et Diffusion : de quoi parle-t-on ?
La récente situation économique de Makassar rappelle une réalité souvent invisible pour les lecteurs : derrière chaque manga disponible en librairie se cache une chaîne logistique complexe. Si l’éditeur crée le livre, le diffuseur le présente aux libraires et le distributeur assure son stockage et son acheminement. Le dysfonctionnement d’un seul de ces acteurs peut entraîner des conséquences importantes pour les maisons d’édition.
Le diffuseur joue en quelque sorte le rôle d’intermédiaire entre l’éditeur et le libraire. Plusieurs mois avant la sortie officielle d’un ouvrage, les représentants vont à la rencontre des points de vente afin de présenter les nouveautés. C’est à partir de ces échanges que les libraires déterminent le nombre d’exemplaires qu’ils souhaitent commander.
Le distributeur intervient ensuite sur toute la partie logistique : stockage des ouvrages, préparation des commandes, réassort et expédition vers les librairies. Lorsqu’un lecteur commande un livre auprès d’un libraire, celui-ci passe généralement par son distributeur afin d’obtenir l’exemplaire demandé. Sans un réseau de distribution efficace, il devient donc extrêmement difficile pour un éditeur de maintenir une présence dans les librairies partout en France.
Un élément essentiel à comprendre est que la chaîne du livre repose sur un système de retours. Lorsqu’un libraire commande un ouvrage, celui-ci n’est pas encore considéré comme vendu. Il peut s’écouler plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant qu’un lecteur ne l’achète réellement. Si l’ouvrage ne trouve finalement pas son public, le libraire peut retourner les exemplaires invendus au distributeur, qui les réintègre au stock. Le distributeur joue alors un rôle essentiel de suivi des flux : il analyse les ventes et les retours, transmet ces informations à l’éditeur, facture les librairies et reverse les sommes dues aux maisons d’édition.
Il est donc important de distinguer clairement les deux métiers : la diffusion et la distribution. Même si de nombreuses structures proposent les deux services, il s’agit bien de deux activités différentes. Certains éditeurs choisissent ainsi de travailler avec un seul prestataire pour les deux missions, tandis que d’autres font appel à deux structures distinctes, chacune spécialisée dans son domaine.
Avec la fragilisation de leur distributeur/diffuseur Makassar, les éditeurs concernés font face à un risque économique important. Les sommes en jeu peuvent représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros, si ce dernier vennait à entrer en liquidation judiciaire. Au-delà des pertes financières, les éditeurs doivent également récupérer les stocks présents dans les entrepôts du distributeur et organiser rapidement leur transfert.
Cette situation entraîne également des conséquences directes sur leur activité éditoriale : certaines sorties sont reportées le temps de trouver un nouveau distributeur/diffuseur.
La difficulté de trouver le bon distributeur/diffuseur
Il est essentiel de comprendre que trouver un distributeur/diffuseur représente un véritable défi, particulièrement pour les éditeurs indépendants. Lors d’une enquête de terrain réalisée en 2021 dans le cadre de mon mémoire de fin d’études, j’ai eu l’opportunité de mener une quinzaine d’entretiens auprès de différents éditeurs, notamment indépendants. La recherche d’un distributeur/diffuseur apparaissait alors comme la deuxième difficulté la plus importante rencontrée par ces structures, juste après l’aspect financier.
Cette difficulté s’explique notamment par le fait que tous les distributeurs/diffuseurs ne proposent pas les mêmes services et ne disposent pas de la même spécialisation. Certains sont davantage positionnés sur des secteurs éditoriaux spécifiques : Makassar était par exemple spécialisé dans le domaine de la bande dessinée. Si plusieurs dizaines de distributeurs/diffuseurs existent aujourd’hui en France, ils sont tous très différents.
À l’image du monde éditorial, où coexistent de grands groupes et des maisons indépendantes, le secteur de la diffusion/distribution connaît également cette distinction. Certains distributeurs/diffuseurs appartiennent à de grands groupes éditoriaux, ce qui leur permet de bénéficier d’une force de frappe importante et d’un réseau commercial plus développé. À l’inverse, des structures plus petites comme Makassar sont importantes pour des éditeurs indépendants qui n’ont pas les capacités financières suffisantes pour se diriger vers des grosses structures.
Comme le résumait un éditeur interrogé lors de mon enquête :
« On a des petits distributeurs pour des petits éditeurs et on a des gros distributeurs pour des plus gros. »
Il reste évidemment possible pour un éditeur indépendant de petite taille de se diriger vers un distributeur/diffuseur appartenant à un groupe. Cependant, les conditions d’accès peuvent être très différentes. Là où un petit distributeur offre davantage de souplesse, un acteur plus important pourra imposer des contraintes plus importantes, comme des tirages minimums ou des frais de stockage. Pour certains éditeurs indépendants, rejoindre un grand distributeur représente donc un « véritable pari », comme le soulignait l’un des éditeurs interrogés.
Etat des lieux des distributeurs/diffuseurs dans le secteur manga
Afin de prolonger cette analyse, j’ai réalisé un état des lieux des distributeurs et diffuseurs choisis par les éditeurs de medium manga en France.
Pour cela, je me suis basé sur l’ensemble des éditeurs ayant publié au moins un titre de medium manga en 2025, en excluant les structures ayant cessé leur activité depuis. Sur un total de 67 éditeurs recensés, j’ai identifié 17 distributeurs/diffuseurs différents. Parmi eux, seuls 5 sont indépendants et ne sont rattachés ni à un groupe éditorial ni à une maison d’édition.


Makassar occupait une place importante auprès des structures indépendantes : il accompagnait 6 éditeurs de medium manga pour la distribution et la diffusion et 4 autres uniquement pour la diffusion. Au total, ce sont donc 10 structures éditoriales spécialisées dans le manga qui sont directement concernées par cette situation, soit environ 15 % des éditeurs recensés.
Plus de 60 % des 67 maisons d’édition étudiées travaillent avec un distributeur et/ou diffuseur appartenant à un groupe éditorial ou financier. Environ 30 % collaborent uniquement avec des structures indépendantes. Les moins de 10 % restants ont opté pour l’autodiffusion et l’autodistribution.

En tête du classement, on retrouve les réseaux appartenant aux trois grands groupes :
| Groupe | Distribution | Diffusion |
| Hachette | 27 % | 15 % |
| Editis | 13 % | 13 % |
| Média Participations | 15 % | 9 % |
Ces trois groupes représentent à eux seuls plus de la moitié des choix de distribution et environ 40 % des choix de diffusion parmi les éditeurs de manga recensés.
Conclusion
La situation de Makassar illustre ainsi la fragilité de tout l’écosystème de l’édition indépendante. La disparition potentielle d’un distributeur/diffuseur a des conséquences importantes pour les maisons d’édition, les obligeant à retrouver rapidement une nouvelle structure capable de répondre à leurs contraintes économiques et éditoriales.
Au-delà de Makassar, cette situation interroge plus largement l’évolution du monde du livre : alors que la diversité éditoriale repose en grande partie sur l’existence de petits et moyens acteurs, la concentration progressive de la diffusion et de la distribution dominés par des grands groupes risque de réduire progressivement les possibilités pour les petites structures ne pouvant se permettre de se diriger vers un distributeur/diffuseur important.
Je souhaite ici adresser tout mon soutien à toutes les structures touchées par cette situation mais également à tous les salariés de Makassar.





Laisser un commentaire